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Jean-Michel Huet : « L’innovation inversée, une révolution organisationnelle »

Décryptage des enjeux entrepreneuriaux de l’innovation inversée avec Jean-Michel Huet (BearingPoint).

jean-michel-huet-bearingpointDans la dernière édition de la Lettre Stratégie du cabinet de conseil BearingPoint, Jean-Michel Huet, directeur associé Développement international, présente le concept d’innovation inversée et aborde les enjeux de ce nouveau prisme consistant à penser l’innovation au Sud. Dans un entretien accordé à Business & Marchés, il décrypte les impacts entrepreneuriaux de l’innovation inversée.

Quels sont les grands principes de l’innovation inversée ?

Le processus d’innovation inversée débute avec une focalisation sur les besoins des populations défavorisées des pays en voie de développement, en majorité des pays africains, sud-asiatiques et sud-américains. Mais ce qui réellement caractérise les produits issus de l’innovation inversée, ce qui constitue leur ADN, est leur conception et leur développement au sein même de ces pays. Une définition complète de l’innovation inversée pourrait s’articuler en quatre temps.

– Une innovation, c’est à dire la mise en place d’un nouveau procédé, la création d’un nouveau produit, service ou d’une nouvelle organisation, qui se distingue d’une invention, technologique ou non, par le fait qu’elle ait rencontrée un marché.

– Un prolongement de ce que la littérature appelle l’« innovation frugale »  ou « jugaad » (concept hindi), qui désignent un même concept : l’inventivité des populations à faible revenu simplifiant ou détournant un produit ou un service ou encore un modèle d’affaires pour l’adapter et répondre à un besoin non satisfait. L’innovation inversée va au-delà de l’innovation frugale en ce qu’elle suppose une boucle de rétroaction des pays émergents vers les pays développés et qu’elle part d’une feuille blanche – et non d’un dispositif existant.

– Un processus « inversé », c’est-à-dire qui inverse les paradigmes traditionnels du cycle de l’innovation : de l’innovation poussée par l’offre (« technologie push » décrite par Schumpeter), caractérisée par la volonté d’introduire une nouvelle technologie sur le marché, à l’innovation poussée par la demande (« demand pull », mise en avant par Schmookler en 1966), caractérisée par un produit conçu à partir des besoins des utilisateurs finaux.

– Des produits à très forte valeur ajoutée, proposés directement à un marché de masse, à un rapport prix-performance satisfaisant (faible coût de production, faible prix de vente) et diffusés ensuite dans d’autres pays au niveau de développement équivalent. Ce sont des produits à très forte valeur ajoutée car ils répondent à un besoin jusque-là non satisfait et à très large diffusion.

Comment les entreprises peuvent-elles s’emparer de cette pratique ?

C’est d’abord une révolution en termes d’organisation. Du siège à la filiale : jusqu’alors, la recherche et développement (R&D) était la chasse gardée de la maison-mère située dans un pays occidental. Cette logique est remise en question et les directions prennent conscience que les équipes locales sont plus à même de comprendre les besoins des consommateurs locaux. Les grandes entreprises internationales délocalisent donc de plus en plus leurs services d’ingénierie et d’innovation et la part de R&D mondiale issue des pays en voie de développement augmente.

L’innovation inversée s’oppose à une simple exportation par le fait qu’elle existe en fonction des besoins des marchés émergents. Elle implique un changement de culture profond caractérisé entre autres par la valorisation de l’expertise des personnels implantés localement, l’émergence de nouvelles compétences créatives au sein de ces équipes, et la création d’un véritable écosystème local participatif qui favorisera le développement de produits issus de l’innovation inversée, et d’un business model fondu dans le tissu local. Elle suppose aussi une réelle autonomie laissée aux équipes locales, et de les laisser libre de partir d’une feuille blanche pour créer de nouvelles solutions et définir un dispositif de gouvernance approprié à leur situation.

Consultez la suite de cet entretien : « Les grands pays émergents nourrissent le terreau de l’innovation frugale »

Publié dansEconomieEntreprisesIndustrie