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La réutilisation des eaux usées traitées est-elle l’avenir de la bière ?

4 min de lecture

Dans cette tribune, Olivier Raymond, fondateur du cabinet de conseil en innovation et en transformation Sanagi, spécialisé dans l’étude de tendances, revient sur les mutations environnementales de la fabrication de la bière, à travers l’usage d’eaux usées.

TRIBUNE — “En juin dernier, Diageo, la plus grande entreprise de spiritueux au monde, annonçait craindre que le changement climatique ne raréfie le seul ingrédient essentiel à la fabrication de toutes ses boissons alcoolisées et notamment de ses bières : l’eau. Le premier ingrédient de la bière en volume en effet n’est ni le malt, ni le houblon… mais l’eau, à hauteur d’environ 90%. C’est pourquoi, selon Michael Alexander, responsable mondial de la durabilité de l’eau, de l’environnement et de l’agriculture au sein de l’imposant groupe propriétaire de la marque Guinness (qui comptait en 2022 à travers le monde 43 sites dans des zones de stress hydrique), la sécurité de l’eau est aujourd’hui devenue un sujet d’inquiétude majeur.

Un sujet que de nombreuses entreprises tentent depuis quelques années de résoudre, comme le montre entre autres la multiplication des initiatives de bières fabriquées selon la méthode de “réutilisation des eaux usées traitées”. Des initiatives portées aussi bien par des acteurs issus de l’univers des alcools, soucieux de sécuriser leurs futures productions, que par des acteurs issus de l’univers du traitement de l’eau, soucieux quant à eux de démontrer l’efficacité de leurs technologies.

Plusieurs essais au cours des dernières années

La dernière en date, baptisée Revival, une bière lager décrite comme « légère, vive et écologique » et fabriquée à partir d’eau recyclé et réutilisée, nous vient d’Amérique où la microbrasserie étatsunienne Fox City Brewing, basée à Atlanta s’est associée à H2O innovation, une société canadienne de technologie de l’eau. Elle succède à de nombreux autres projets qui depuis presque 10 ans fleurissent autour du monde. 2022 avait ainsi vu la création de l’Epic OneWater Brew d’EpicCleantec à San Francisco et de la NewBrew par Brewerkz et par l’Agence Nationale de l’eau à Singapour. En 2020, les Canadiens Village Brewery & Calgary’s Advancing Canadian Water Assets s’étaient associés pour produire une édition spéciale de la Village Blonde Ale.

En 2019, les Suédois de New Carnegie Brewery appartenant à Carlsberg lançaient Pu:rest, et les Allemands de Berliner Wasserbetriebe présentaient la Reuse Brew. Et en 2017, Stone Brewing proposait déjà à San Diego la Full Circle Pale Ale, suivant ainsi les pas de la Half Way Moon Brewing Company qui dès 2014 avait imaginé une édition spéciale de sa bière Marvericks Tunnel Vision IPA, certainement la première du genre jamais créée.

Des initiatives à mieux présenter aux consommateurs

Passant en une dizaine d’années du statut de signaux faibles à celui de tendance émergente, ces projets, qui misent tous sur le recyclage et le traitement approfondi des eaux usées, ont un autre point commun : ils tentent plus ou moins adroitement de sensibiliser le public aux questions de gestion de l’eau, de réduire le gaspillage de cette ressource au combien précieuse, d’en promouvoir une utilisation plus durable et responsable, et cela grâce concours des boissons alcoolisées, et notamment de l’une des plus populaires d’entre elles : la bière.

La réutilisation d’eaux usées traitées, lorsqu’elle est seulement présentée sous la forme d’eau potable pure, continue de rencontrer de nombreuses résistances ou des réactions négatives aussi bien de la part du grand public que des administrations, surtout en Occident (à Singapour, cité-Etat ayant toujours souffert du manque d’eau, l’Agence nationale de l’eau commercialise en effet sous la marque Newater sa propre gamme d’eau recyclée et reminéralisée, le tout depuis déjà plus de 20 ans et avec un certain succès). Son mélange à de la bière permet de lever bon nombre de freins et de rendre ces solutions, dont l’eau recyclée est généralement issue des eaux grises, plus acceptables et surtout plus désirables aux yeux de ses consommateurs.

Pour maximiser encore davantage cette désirabilité, ces alternatives gagneraient certainement à travailler de façon bien plus professionnelle leurs images de marque et leurs packagings, pour la plupart en trop grand décalage avec les codes porteurs du marché des bières. Ou à explorer différentes méthodes de production l’eau, telles que celles basées sur la condensation de l’air.

Quid de la France ?

Rappelons toutefois que la réglementation sur l’utilisation des eaux usées traitées à des fins alimentaires, y compris la fabrication de bière, peut grandement varier d’un pays ou d’un état à l’autre en fonction des lois locales et nationales. Par conséquent, la production d’une bière à partir d’eaux usées traitées capable d’être conforme à toutes les réglementations en vigueur au niveau international reste pour l’instant difficilement envisageable. En France, où malgré un gisement potentiel de plus de 8 milliards de mètres cubes d’eau, seulement 0,6% de ce volume est traité pour être réutilisé et où la réutilisation à des fins alimentaires n’est pour l’instant pas légalement autorisée.

Si le plan eau présenté en mars 2023 par le gouvernement entend bien assouplir cette législation pour faire face aux nouveaux enjeux liés à la ressource eau, le décret publié ce 29 août ne concerne pas encore l’industrie agroalimentaire pour laquelle un autre paquet de textes réglementaires est toujours en cours de finalisation, sans date de publication annoncée, laissant encore planer un doute sur les opportunités de développements futurs qui s’ouvriront (ou non) aux entreprises dans les prochains mois. Reste à savoir si ces dernières seront prêtes pour ce moment qui s’annonce historique.

Olivier Raymond (Sanagi)
Intertitres de la rédaction

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