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«Dans les bureaux, le design peut concilier l’intérêt des entreprises et des utilisateurs»

Mis à jour le 2 décembre 2017

En 2016, l’agence de publicité BETC a investi les anciens Magasins généraux de Pantin (Seine-Saint-Denis). Elle a confié à l’atelier de design  T&P Work UNit le soin de concevoir ses nouveaux espaces de travail en travaillant directement avec le promoteur du bâtiment. Dans un livre, «The Generic Office», l’équipe de T&P Work UNit revient sur ce projet, qui associe la conception des espaces à la prise en compte des spécificités des différents métiers exercés. Catherine Geel, co-fondatrice de T&P Work UNit et historienne du design (ENS Paris­- Saclay), répond aux questions de Business & Marchés.

Quelles sont les spécificités de votre agence?

T&P Work UNit est une cellule de travail, orientée sur les textes (T) et les projets (P). Sophie Breuil est architecte et designer senior, et Marie Lejault est designer textile et signalétique et administratrice. Nous nous intéressons également aux sciences humaines, puisque j’enseigne à l’ENS Paris –Saclay et fais de la recherche. On fonctionne par cercles concentriques, avec d’autres designers, architectes, chercheurs et économistes qui travaillent avec nous, nous rédigeons tous les cahiers des charges et dirigeons les projets. L’entreprise a démarré en 2013, avec quatre projets. Le projet de BETC nous a, quant à lui, pris quatre ans, un temps normal en termes de design, avec environ 980 postes dans le bâtiment. Nous travaillons actuellement sur une V2 qui intègre deux plateaux et 250 postes supplémentaires.

Vous promouvez la notion de «design générique» : comment peut-on la définir?

Dans la construction contemporaine, comme dans le design, il y a historiquement la volonté de standardisation. Aujourd’hui, les modes de conception et de fabrication ayant évolués, le mot «générique» nous semble plus approprié que le mot «standard» : les problématiques du travail tertiaire sont génériques pour des raisons assez simples : on a tous les mêmes outils. La standardisation qui uniformise les lieux de travail, donc les entreprises, n’est pas souhaitable. La résolution formelle et parfois fonctionnelle est quelque chose qui nous semble spécifique à l’entreprise ou à un lieu précis et n’a pas vocation à être complètement standardisée. Le design est clair là dessus : à partir de problématiques communes, vous pouvez concevoir des résolutions ou des réponses différentes. Nous disons ainsi aux collaborateurs, que les problématiques du travail sont en partie identifiées, mais que chaque entreprise ou chaque lieu est suffisamment spécifique pour suggérer des solutions particulières. C’est une clef importante dans la gestion humaine, une expression qui reste étonnante mais est une réalité.

De quelle manière souhaitez-vous bousculer la conception des espaces de bureaux?

La question se pose de manière concrète par les moyens avec lesquels on peut intervenir. Le design ne revendique pas d’inventer à tout prix mais il résous ou répond à des questions et des volontés. Nous sommes face à des clients qui voudront des solutions très vite, très pragmatiques, et qui soient acceptables (le classique du refoulement collectif, c’est le «avant, c’était mieux» qui est un couperet pour les déménagements…) Il faut arriver à accorder les modalités de la conception architecturale et la programmation intérieure qui doit suivre au moment des études et non après au titre de lots d’équipements. Chez BETC, nous avons interagi avec l’architecte, ce qui est normal, mais aussi avec le promoteur ce qui est anormal, mais qui fut extrêmement intelligent. Des questions reviennent par ailleurs : si cette fois, notre donneur d’ordre était une entreprise très identifiée, au nom du générique, la conception pourrait être planifiée avec un promoteur sur les missions de programmation, de direction artistique et opérationnelle qui sont les nôtres.

Cela va jusqu’à avoir créé des bureaux sur-mesure pour votre client!

Oui, mais aussi tous les boîtiers de confort électrique des utilisateurs. N’avoir pas pris des gammes de bureaux existantes est classique, mais nous voulions aller plus loin et faire évoluer les dimensions standards qui ne sont plus adéquates aujourd’hui. Accompagnées par Unifor, un grand fabricant italien, pour la synthèse industrielle, nous nous sommes mise en compétition avec d’autres : le Desk est un bench au plateau moins profond, mais adapté aux grands écrans et aux petits lap-tops. Cette décision était cruciale dans la conception du micro-zoning des niveaux que nous avons finalisé. On a par ailleurs travaillé sur les réunions, en mettant en place des typologies autres que la salle vitrée : du box de travail aux plafonds dont on peut régler l’intensité lumineuse au canapé gradin, de la Unit 6, une unité pour six personnes à couvert du regard avec des murs d’affichage, très utiles dans les métiers de la publicité. Chez BETC, une enquête d’évaluation a été faite par des ethnologues et sociologues à un et six mois d’occupation : tous les types d’espaces sont utilisés.

Les déménagements ou réaménagements peuvent être mal vécus. Comment peut-on atténuer les craintes?

Le design implique nécessairement le souci des autres, mais nous ne sommes pas maîtres des déménagements et de l’ambiance d’une entreprise. Un nouvel environnement peut l’améliorer, pas la changer. Il faut si cela est possible une équipe projet interne qui fait des reportings et des points aux salariés. Il faut des indices qui prouvent et fassent partager l’état des réflexions, dès que les phases du projet et les principes d’aménagement sont posés.

Comment peut-on redonner ses lettres de noblesse à l’open-space?

C’est une modalité de construction, et économique, que personne ne va remettre en cause ! L’open-space est vécu comme un endroit « à vue », mais il y a des façons de faire pour permettre des formes de clarté spatiale sans pour autant être constamment « à vue ». Vous avez eu toutes les formes d’open-spaces (alignés, dispersés…) avec une préférence à la symétrie dans l’espace. Il nous a fallu jouer sans déranger la répartition des flux (réseaux électriques, personnes…) et convaincre, dans le projet de BETC, que les sols devaient différer du schéma moquette/bois imposé pour permettre la composition d’un paysage beaucoup plus intéressant pour le collaborateur.

A l’heure du développement du télétravail, quelles sont les qualités d’un bon espace de travail?

Le télétravail est encadré légalement et il est le corollaire du flex-office. Les bureaux de space planning prennent en compte cette variable. Mais avant tout, ce qui nous concerne, est que les journées « au bureau », entouré des collaborateurs, soient efficientes et si possible agréables. John Kenneth Galbraith disait que la réunion est le moment où se forment les chaines de confiance hors hiérarchie : il faut recréer la possibilité de s’asseoir facilement, exactement comme sur une place publique.

Publié dansEconomieEntreprisesManagement