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Quelles frontières pour l'Europe ?

A l’occasion de la cinquième édition des Rendez-vous citoyens du Sénat, se tenait samedi dernier au Palais du Luxembourg un colloque sur la question des frontières de l’Europe. Au-delà de la simple Union européenne, c’est l’existence même d’un continent qui fût incriminée, avec rigueur, tenacité et conviction.

Selon la sénatrice Bariza Khiari, « le débat est complexe; il nécessite de se tourner vers son Histoire ». Il ne s’agit pas d’une simple approche géographique, mais aussi politique. L’Europe apparaît en effet comme un projet, une construction politique. L’Europe a besoin de frontières, mais nous devons toujours nous méfier des frontières naturelles, explique la sénatrice.

Pour l’historien Jean Garrigues, la question du protectionnisme se pose. Par ailleurs, « dans quel champ peut-on estimer qu’il y a frontières ? ». Pour le directeur de la rédaction de la revue d’histoire politique Parlement[s], il semble important de rappeler ce qu’ont été les grands empires européens, avec pour fonction de rassembler (le plus largement possible), mais aussi de clore, de délimiter des territoires. Les Etats-Unis d’Europe tels que rêvés au dix-neuvième siècle par Victor Hugo élargissent cette notion de frontières et contribuent à abolir les barrières intérieures. On rejoint ainsi l’idée centrale de l’espace Schengen, bien qu’elle n’ait pas été étendue jusqu’à un tel point. Jean Garrigues rappelle par ailleurs que les questions d’immigration et de fermeture sont agitées depuis des décennies en Europe, et plus particulièrement en Union européenne.

L’historien Maurice Sartre explique « qu’il ne faut pas oublier qu’au départ, il y a d’abord eu un souci mathématique à l’élaboration de frontières; les premières cartes remontent au sixième siècle, en Asie mineure. L’idée de diviser le monde habité en continents remonte à cette division mathématique ». On distinguait à l’époque un Nord (l’Europe) et un Sud (l’Asie, dont l’Afrique), puis l’Afrique fût considérée comme un continent à part entière, mais uniquement son Nord, en raison de la chaleur qu’il y faisait. A noter que les Grecs attachaient pour leur part peu d’importance à ce partage en continents. Ce qui les intéressait principalement, c’était l’éloignement par rapport à un « centre idéal », Athènes.

La question sensible de l’espace méditerranéen

Pour Benjamin Stora, historien, « l’Europe continuera à se définir en opposition par rapport à son voisinage« . C’est dans le refus que se détermine, à chaque fois, la question européenne (cf. le référendum de 2005 sur le projet de constitution).

La question méditerranéenne soulève des difficultés. La Méditerranée apparaît comme un lieu de conflits, avec pour difficulté principale de réguler le flux de migrants en Europe. Par ailleurs, à l’heure où Nicolas Sarkozy a émis de ses voeux la constitution d’une nouvelle entente méditerranéenne, la stabilisation politique de la « rive d’en face » semble un préalable à l’élaboration d’un partenariat politique. Enfin, construire un espace méditerranéen risquerait, dans l’état actuel des choses, de fragiliser le couple franco-allemand par le biais de l’hégémonie française, selon Benjamin Stora. Pour l’historien, l’espace méditerranéen pourrait « réequilibrer le risque d’atlantisation de l’Union européenne.

La question de l’image de la France est également à évoquer dans le cadre d’une discussion sur l’Europe. Pascal Boniface, directeur de l’Institut de recherche internationale et stratégique, indique que « pour la France, le projet est simple: la France voit dans l’Europe un multiplicateur de puissance ». Or, constate le stratège, lors des précédentes présidences de l’Union européenne, aucun président n’a réussi à faire émerger une Europe-puissance. « L’Europe est perçue comme un guichet, à qui l’on vient demander quelque chose, mais pas comme une puissance », constate-t-il.

Thomas Ferenczi, correspondant du Monde à Bruxelles, rappelle quant à lui que « l’abolition des frontières internes est l’essence même du projet européen, dont le symbole est Schengen ». Schuman disait qu’il ne s’agissait pas de supprimer l’échelon national, mais de dévaluer les frontières internes, ajoute-t-il, en conclusion d’un débat large, rythmé et riche en connaissances.

 

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