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« Il faut passer du poste de travail subi au poste de travail choisi »

Cofondateur du cabinet LBMG, Baptiste Broughton analyse le développement des tiers-lieux et du coworking en entreprise.

Baptiste Broughton

On compte aujourd’hui environ 700 tiers-lieux professionnels en France. Parallèlement à cet essor, nombreuses sont les entreprises à développer l’usage du télétravail et plus largement du nomadisme professionnel, souvent poussé par des projets de déménagement ou d’innovation dans l’organisation du travail. Baptiste Broughton, cofondateur du cabinet de conseil spécialisé LBMG et de la plateforme Web dédiée aux tiers-lieux Neo-nomade, répond aux questions de Business & Marchés.

Quel constat vous a incité à créer LBMG Worklabs et Neo-nomade?

LBMG Worklabs a été créé fin 2010. Il y a cinq ans, le télétravail était possible, mais les outils commençaient tout juste à être prêts (cloud, BYOD, etc) . Les outils sont de moins en moins un problème, mais il reste le problème de l’organisation du travail. Les freins se situent plutôt au niveau organisationnel et culturel, d’où la nécessité d’accompagner les entreprises dans cette démarche. Nous étions une entreprise de conseil, et nous avons crée en parallèle neo-nomade comme un annuaire de tiers-lieux de travail, ce qui était innovant à l’époque, pour des besoins ponctuels ou permanents. Neo-nomade est resté à l’état d’annuaire pendant les premières années, et nous avons constaté l’essor des bureaux partagés. Or, ils ne reflétaient pas l’esprit des tiers-lieux qui nous animaient. En parallèle, les entreprises, que l’on accompagnait sur le télétravail, recherchaient des nouvelles solutions d’espaces de travail flexibles. Comment fais-je pour donner accès aux espaces disponibles à mes salariés ? Nous avons décidé d’apporter une réponse clé en main pour les entreprises.

Nombreuses sont les entreprises à déménager en banlieue ou hors des centres-villes: comment s’intègrent les tiers-lieux à ces projets?

95% de notre chiffre d’affaires est réalisé avec des entreprises. Nous avons un projet sur deux lié à un déménagement : notre entreprise cliente part en banlieue, sait que cela va créer des problèmes pour un certain nombre de personnes, et souhaite mettre en place des mesures d’accompagnement. 70% des gens sont intéressés à télétravailler ponctuellement (une à deux fois par semaine en majorité, pas plus). Nous accompagnons aussi quelques entreprises autour de la mise en place et la gestion de tiers-lieux internes. Lorsqu’une entreprise déménage, on propose un new deal du travail (un à deux jours de télétravail ou en tiers-lieux, et on réorganise les lieux de manière flexible sur place).

« De nombreuses entreprises cherchent à s’inspirer du coworking »

Dès lors, quel est l’impact de cette nouvelle organisation sur les sièges des entreprises?

On voit de plus en plus de projets qui associent le télétravail, les tiers-lieux et le desk sharing. On voit plutôt le siège, demain, comme un « hub » collaboratif, pour le brainstorm et le contact humain. Le tiers-lieu constitue donc une nouvelle option, notamment pour les salariés nomades (commerciaux, cadres, consultants…). Nous avons donc lancé neo-nomade pro, un service qui agrège sous forme de point d’entrée unique les espaces de travail français, avec une facturation centralisée en prépayant un crédit d’utilisation sur la plateforme.

De quelle manière le télétravail, le coworking et les espaces partagés changent-ils nos façons de travailler?

D’une part, permettre de travailler partout, à tout moment : ceux qui travaillent sur ordinateur peuvent travailler dans environ 450 tiers-lieux professionnels en France, et l’on peut aussi travailler de chez soi. On limite les temps de transport, on redonne de l’autonomie… On n’est plus dans le présentéisme, mais dans une liberté de choix du lieu et de l’environnement de travail. Nous ne sommes qu’au début de cette révolution. Concernant les vrais espaces de coworking, ceux-ci nous apprennent à collaborer autrement : il y a une richesse qui vient des échanges entre les membres, avec une communauté qui se crée. C’est quelque chose que les entreprises avaient peut-être perdu. Il faut noter que des travailleurs indépendants se rendent dans des espaces de coworking car ils n’en peuvent plus de travailler de chez eux. Avec le coworking, on sort du poste de travail subi pour aller vers le poste de travail choisi. De nombreuses entreprises cherchent à s’inspirer du coworking. Cela passe aussi par la conception de l’espace en lui-même, avec la co-conception des espaces de travail et la création d’événements pour animer, dans les espaces de coworking, la communauté par exemple.

Comment cette inspiration des codes du coworking se manifeste-t-elle?

On va peut-être arriver vers le « corpoworking », le coworking en entreprise. Toutefois, la question de mélanger des salariés aux communautés de coworking est en cours d’exploration. Nous avons lancé à ce sujet l’expérimentation « Quel bureau demain ? » dont les premiers résultats sont passionnants. Le corpoworking, ce sont les modes de travail et l’état d’esprit du coworking appliqués à l’entreprise. Si une entreprise investit dans le corpoworking, elle donne accès à un espace au siège permettant de travailler avec des gens d’autres services, sous forme de « hubs » collaboratifs où on va pouvoir mener ses projets. C’est un moyen de décloisonner les services, au final, mais il ne faut pas les décloisonner en amont.

« Les nouvelles organisations du travail doivent être construites avec les salariés »

Comment peut-on lever les réticences des entreprises envers ces nouveaux modes de travail?

Il faut avoir une stratégie claire, et porter le projet au niveau de la direction : l’entreprise doit avoir à cœur de porter cette nouvelle organisation du travail. Ensuite, il faut procéder par expérimentation, et accompagner (se servir des retours d’autres entreprises, et accompagner le middle-management). Enfin, il faut construire, avec les utilisateurs, le projet en recherchant les bonnes idées et en en définissant les modalités. Cela permet d’engager les salariés dans le processus.

Quels sont vos objectifs de développement?

Sur LBMG, nous atteignons un taux de 80% de croissance annuelle sur la partie conseil, en accompagnant une quinzaine de grandes entreprises par an. Nous disposons d’une quinzaine de consultants. Sur Neo-nomade, nous avons pour objectif de convertir une majorité de grandes entreprises, qui deviennent des clients récurrents. Nous visons 3000 utilisateurs salariés l’an prochain. Nous sentons vraiment un intérêt très fort des grandes entreprises pour les tiers-lieux. C’est en maniant ces trois outils – travail à distance, tiers-lieux et bureaux flexibles – que s’inventera l’entreprise de demain.

Photo: Meeting of co-workers and planning next steps of work par Shutterstock/gpointstudio

Publié dansEconomieEntreprisesManagement